Mon arrivée

Publié le par Mathéo

Lorsque je suis arrivé dans cette fabrique de bagages j’avais 20 ans et, il faut bien le dire, c’est plutôt à reculons que j’ai franchi la porte d’entrée.

Nous étions plus de 800 à travailler à la chaîne ou sur des presses à injection, les plus vieux de la bande avaient 25 ans.

Le travail était exigent et la discipline très sévère mais à la fin des postes les roucoulements faisaient concurrence à ceux des colombes, les fiançailles et les mariages étaient monnaie courante..

Rares étaient ceux qui possédaient une voiture et le parking des deux roues étaient bien plus grand que celui des automobiles.

Je suis resté deux ans à travailler aux presses et je ne m’y suis pas fait d’ami tout juste une ou deux relations, je n’étais pas bavard et ce monde de l’industrie me terrorisait, j’avais la sourde hantise de m’abêtir à demeurer toute la journée devant cette machine qui crachait à rythme régulier de petites pièces de plastique, j’avais rêvé de faire de la musique ma vie mais la vie en avait décidé autrement.

Je fus ensuite muté sur une ligne de préparation qui regroupaient, en gros, les femmes enceintes et les gens ayant un petit problème de santé.

Les premières semaines j’ai bien cru ne pas pouvoir tenir le coup, j’avais l’impression de vivre parmi des fous, les rires fusaient dès le départ du chef, il arrivait même qu’une personne fasse le guet pendant que deux ou trois de ses camarades allaient griller une cigarette terrée derrière une porte coupe feu comme des voleurs.

Petit à petit ils réussirent à m’apprivoiser et bientôt mon rire se mêlait aux leurs et tout à tour je faisais le guet ou le fumeur.

Nous travaillions souvent dix à onze par jours et six jours de la semaine mais le soir venu au lieu que chacun rentre chez soi en se dépêchant, il était fréquent que nous passions encore un quart d’heure à discuter et à rigoler devant la grille.

Nous étions heureux mais nous ne le savions pas.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

aril 02/04/2007 11:25

l'usine est un lieu rude où il faut arriver à faire son trou...mon pere avait eu du mal mais il s'y etait fait!

Mathéo 02/04/2007 11:29

Oui c'est un monde rude et pourtant lorsqu'on l'a perdu il nous manque cruellment.

Christian de nissa 01/04/2007 20:01

Beau témoignage et texte émouvant.J\\\'ai connu cela aussi, apprenti à 14 ans, ouvrier à 18.Dans un grand atelier, 1500 ouvriers sous le même toit.J\\\'étais ajusteur aux "machines", des rangées d\\\'établis où nous étions trois, chacun devant son étau. Nous étions debout devant notre poste pendant 8,8h ce qui correspondait à 44h/semaine.Ce fut ainsi jusqu\\\'à 23 ans.J\\\'y ai appris camaraderie et solidarité ouvrière. Je m\\\'étais programmé d\\\'en sortir, il me fallait cinq années de pratique professionnelle, c\\\'est ce que je fis. En 1968.

Joël 01/04/2007 13:29

Bonjour Mathéo,
j'ai connu étant ado et un peu plus, l'usine et la cité lui appartenant ! le bon temps où l'on n'avait pas grand chose mais où l'amitié exsitait encore, le respect et autres vraies valeurs aussi ! c'était hier...
bonne journée.
Joël.

Plum' 01/04/2007 12:48

Ton texte m'a beaucoup touchée, Mathéo. D'abord parce que j'en apprends un peu plus sur toi et ensuite parce qu'il résume bien la vie, en général.Cette dernière est souvent pleine d'embûches, de difficultés quotidiennes qui sont un peu comme des orties dans un pré. On râle, on en a marre, on voudrait enfin "se reposer". On souhaiterait un pré débarrassé de cette végétation urticante.Mais à aucun moment l'on ne pense être privé du pré dans sa totalité. Et c'est trop tard que l'on prend conscience que ce n'était finalement que des orties...Nous sommes tous un peu comme cela, je crois. Mais je suis aussi d'avis, comme Sido, que nous embellissons, voire idéalisons notre passé en adoucissant volontairement les parties négatives. Non pas pour en occulter les problèmes mais parce que nous avons acquis une expérience et une sagesse d'esprit avec l'âge qui nous permet de considérer autrement ce que nous appelions ennuis et soucis autrefois.Bon dimanche et gros bisous.

lasidonie 01/04/2007 12:32

je ne sais plus quel philosophe disait que le bonheur on sait ce que c'est quand il est passé. Je crois pour ma part que le retour sur le passé nous fait embellir ce que nous avons vécu en éliminant ce qui sur le moment était difficile. Et nous l'appellons bonheur. Surtout lorsque le présent vécu nous apporte déception, amertume et tristesse. J'ai connu, en moins difficiles, des moments aussi peu réjouissants que ceux que tu décris à mes débuts de jeune femme et de jeune prof parachutée dans une matière qui n'était pas la mienne avec de grands , taille et âge, élèves ( je suis "petite" lolll), un bébé, et loin de son domicile...Eh bien ce temps là c'était un joli temps quand même, j'étais jeune , pleine de projets..Revenir sur le passé est source de peine très souvent. Je suis comme ça aussi, je ne peux m'en empêcher.