Dernière ligne droite.

Publié le par Mathéo

Les jeunes cadres nous ont quitté les un après les autres et nous avons perdu beaucoup. Un ingénieur plasturgiste est parti pour l’Allemagne, notre roboticien a rejoint un cabinet d’étude, et notre chef de service a fondé un nouveau service qualité dans une grosse entreprise de brosserie de la région. Pour le remplacer Roger M fut nommé, c’était un homme qui avait un énorme  sens relationnel mais qui n’avait ni la compétence de qualiticien et encore moins l’envie d’un quelconque investissement personnel. Notre équipe avait fondu et l’effectif était réduit de moitié. Sous prétexte de nous aguerrir notre nouveau responsable délégua tant et si bien que nous eûmes très vite une totale autonomie chacun dans notre domaine, nous persistions à rédiger des rapports hebdomadaires à Roger pour tenter de l’investir un minimum et surtout de le tenir au courant des aléas de la semaine, mais c’était en pure perte car il ne lisait aucun document. Il se contentait d’aller de bureau en bureau offrir des cafés, de raconter les dernières histoires drôles qu’il interprétait avec un réel talent, et de déverser  des quantités de flatteries toutes plus grosses les unes que les autres. Le plus incroyable c’est qu’il avait réussi à gagner les bureaux à sa cause. Ses facéties amusaient et son désintérêt pour le travail arrangeait la production qui avait plus de facilité à se débarrasser d’un contrôleur qui ne trouvait pas d’appui hiérarchique. Son surnom était « je m’en occupe » car il prononçait cette affirmation deux à trois fois par jour sans que cela soit suivi d’effet. Il faut aussi avouer qu’il me permit d’aménager mes horaires à ma convenance et que je pus rejoindre Romana bien plus souvent qu’il n’aurait été possible auparavant. Très vite un second plan social nous frappa et nous eûmes à revivre l’attente de la lettre recommandée et la reprise le lundi en cherchant des yeux les camarades que nous ne voyions pas et pour cause. Presque tout de suite nous avons subi de très longues périodes de chômage technique. Nous achetions de la matière moins chère de l’accastillage meilleur marché et la poursuite de notre intervention en qualité devint de plus en plus difficile. Tous les critères étaient revus à la baisse et en quelques mois nous dûmes passer d’une production de très grande qualité à une production tout juste acceptable. Le personnel souffrait beaucoup aussi car les longues périodes d’inactivité cassaient le rythme et les gens étaient plus fatigués et plus tendus aussi. Je perdis mon père en quinze jour d’un cancer foudroyant et je me mariai quelques mois plus tard. Je voulus démissionner pour rester au Tréport ou ma femme possédait une petite maison de pêcheur mais Roger fit des pieds et mains pour me garder il finit par jouer sur ma corde sensible, la fidélité. Je rendis les armes et je décidai de rester. Quelques temps plus tard il partit en préretraite et nous, nous abordions notre dernière ligne droite.

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Plum' 06/04/2007 13:03

Cette façon de relater "de l'intérieur" me plait toujours autant. Certes, le sujet n'est pas très gai, mais il nous explique bien le quotidien de tous ces ouvriers, leur amour pour leur entreprise, leur investissement personnel. Bravo Mathéo !

griffoninne 06/04/2007 10:57

Hé bien , que de choses en un billet...J'en ai le souffle coupé...Et ...la dernière "ligne droite" ?  Ca tient en haleine, ça fait froid dans le dos, surtout . :-((

lasidonie 06/04/2007 10:30

tranche de vie bien triste évoquée de façon presque journalistique ce qui déplace l'intêret de l'acteur sur tous les acteurs en les rendant très proches du lecteur.