Les possédés de Dostoïevski

Publié le par Matheo

 

 

Nicolaï Vsévolodovitch Stavroguine

 

 

Un livre a-t-il un jour influé  fortement  sur votre vie ?

La plupart d’entre-vous diront, oui, quelques heures peut être même quelques jours, pour moi, il est question de toute une vie.

A l’adolescence j’avais parcouru Pouchkine, Tourgueniev  et découvert Dostoïevski.

Au cours d’une de mes coutumières visites aux bouquinistes sur les quais de seine de Paris, je tombai par hasard sur les possédés de Dostoïevski.

Mon charme de gamin désargenté opéra à merveille sur la charmante dame, qui déjà et à de nombreuses reprises,  m’avait fait de belles  fleurs sur le prix d’ouvrages convoités chez elle.

Je repartis sans m’en douter avec l’objet d’une douloureuse quête existentialiste.

 Je n’ai pas dévoré ce livre, je m’y suis noyé avec une sorte de rage convulsive.

Fasciné, je me livrai sans retenue à toutes les questions soulevées dans cette œuvre, quelle est la place de Dieu, qu’est ce que le bien et le mal, qu’est ce que le sens profond de l’existence.

J’en perdis l’appétit, je me murai dans un mutisme profond au grand désespoir de mes proches sans qu’ils ne saisissent qu’elles étaient les causes  exactes de mon état, je me détournai des offices tout en redoublant  mes exercices de dévotions.

Cette lecture me tint captif d’un profond désarroi des mois durant et aujourd’hui encore l’homme que je suis garde les stigmates de ce choc idéologique.

J’étais torturé par l’ambivalence du bien et du mal.

Un homme peut il trouver une certaine jouissance dans le mal, cette question m’épouvantait autant qu’elle me fascinait.

J’étais si bien entré dans l’œuvre que je perdais la faculté de retourner à ma propre vie.

Dostoïevski a recours au suicide à plusieurs reprises dans ce fabuleux récit,  il y a tout d’abord celui de Matriocha, fin terrible d’une pauvre gosse, une victime innocente, puis celui presque inconscient de Stépan Trophimovitch, il fuit à sa façon la douleur de l’abandon, vient ensuite celui de Kiriloff, un suicide philosophique, une victoire de l’idéologie et en dernier lieu le plus dramatique, le plus douloureux de tous, la pendaison de Nicolaï Vsévolodovitch Stavroguine, il se dit lui-même inapte au désespoir, je pense qu’il est surtout inapte à la vie.

C’est un soleil noir, un soleil mort.

Il m’est arrivé de me demander si le suicide n’était pas un refuge acceptable, mais l’est-il ?

Encore une fois la réponse se trouve dans l’existence de Dieu.

Dostoïevski montre qu’un homme qui tuerait  Dieu dans son cœur s’engagerait inexorablement dans une effroyable spirale vers la folie. On peut ne pas croire en Dieu mais on ne peut pas lui tourner le dos en se persuadant à tort d’avoir perdu la foi.

Je me torturai moralement avec tant de violence que dans un accès de colère je jetai mon vieux volume dans l’âtre de la cheminée, au risque de me blesser, je me ravisai aussitôt mais le mal était fait, je me souviens d’avoir pleuré ce livre comme j’aurais pleuré un ami.

On a souvent polémiqué sur le titre de l’œuvre, pour beaucoup le titre serait les démons, pour d’autres les possédés.

Je rejoins le groupe des seconds à la différence que je pense que les possédés sont certains lecteurs peut être trop fragiles ou trop clairvoyants plutôt que les héros eux-mêmes.

Voici quelques jours, j’ai voulu exorciser tout ce malaise et relire l’ouvrage.

Les premières pages m’ont presque ennuyé, et je conclus que tout cela n’avait été  dû qu’à mon jeune âge d’alors,  à l’émotivité et à la fougue de l’adolescence, j’en ai presque souri, pourtant le même malaise réapparu dés l’entrée de Nicolaï  Vsévolodovitch Stavroguine. J’eus immédiatement l’impression de perdre pied à nouveau, j’aurais voulu abandonner le livre mais bien au contraire je ne m’en séparai plus au point de l’emmener de pièce en pièce avec moi.

Je brûlai d’avancer dans l’ouvrage tout en prenant soin de relire deux à trois fois chaque chapitre pour mieux m’en imprégner.

Toutes les vieilles interrogations revenaient  me dévorer, décuplées  de force, je me sentais à nouveau désespéré.

A la lecture de la confession de Stavroguine, version inconnue de moi puisque je ne connaissais que la seconde qui avait été autocensurée, je fus sidéré, elle est monstrueuse, je pense que Dostoïevski a fait en sorte de chercher le mal le plus terrible, le plus impardonnable. Tout devient effroyable, le mal, la folie, l’anéantissement total.

Mais le plus extraordinaire  n’est pas écrit par Dostoïevski, le plus terrifiant dans tout ceci c’est que tout en condamnant tous les acteurs de ce livre je les plains, je les plains mais ils me fascinent.

L’exorcisme n’a pas eu lieu, me voila revenu a l’état d’esprit de mes quinze ans, le livre me dévore la cervelle aussi sauvagement qu’une pieuvre enserre de ses tentacules sa proie, mais cette fois il n’y aura pas d’âtre pour faire disparaitre le volume, je continue mon apnée dans ce monde qui me captive, je commence avec une sorte de délectation morbide les frères Karamazov.

Après tout qu’importe si je fuis le temps présent, n’est-ce pas ce que j’ai souhaité tout ma vie ?

 

Fedor--Mikhailovitch-Dostoievski.jpg

Publié dans Mathéo

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Juliette 13/06/2010 16:00



Je n'en doute pas;...


Moi ce fut et c'est enc ore "une journée d'Ivan Denissovitvh"


Il ne me quitte jamais en pensée



Matheo 13/06/2010 19:06



Soljenistyne?


Il y a souvenirs de la maison des morts de Dostoievski.


Bisous Juliette



Armide et Pistol 12/06/2010 16:30



Votre dernièr questionnement me trouble beaucoup.


J'ai éprouvé moi-même les affres de ces rencontres littéraires et philosophiques. Elles sont restées imprégnées. Je préfère ne plus m'y replonger car j'ai éprouve beaucoup de difficulté à
rétablir le balancier et à poursuivre ma vie tant bien que mal.



Matheo 12/06/2010 16:35



oui c'est vrai c'est difficile et pourtant c'est un peu comme un aimant auquel je ne peux pas échapper.



JCP 12/06/2010 07:58



Remarquable analyse, autant du livre que de ses effets sur toi-même, j'avoue être fort impressionné...


Je ne l'ai pas lu, mais peut-être ne le lirai-je pas ...


A+  JCP



Matheo 12/06/2010 08:59



Je pense que tu n'aurais pas la même réaction, c'est un livre difficile pour ne pas dire douloureux pour un croyant, Dostoïevsky y a écrit sa propre quête spirituelle.


A+



Paquerette 08/06/2010 22:27



Curieux retour vers la passé Mathéo, je ne pense pas que l'on ait les mêmes ressentis à une période différente de la vie,à un âge différent !!!


Quand j'étais adolescente, j'avais lu avec passion les 4 tomes "les hommes en blanc" d' André Soubiran, ils sont toujours dans ma bibliothère, je les rellirai peut être un jour !!!


Bonne soirée



Matheo 09/06/2010 06:57



Et si on peut avoir les mêmes ressentis, aussi etrange que cela paraisse.


 


Bisous


 



Pyrausta 07/06/2010 23:34



j'ai lu apres mon comm ceux des autres visiteurs et tes reponses..en ce qui concerne le suicide..oui bien sur ça marque ceux qui restent.mais la vraie question c'est à quelle extremite,à quel
degre de renoncement à tout la personne qui se suicide est arrivee.et la douleur qu'elle a subie avant d'en arriver là.


la douleur de ceux qui restent n'est rien en rapport avec celle de la personne qui s'est donne la mort.



Matheo 08/06/2010 06:54



Sans aucun doute, tu as raion et pourtant les doutes  tenaillent ceux qui restent.


Mais vois-tu je voulais surtout parler de la façon dont l'auteur aborde ce sujet, son analyse...