Musset ce surréaliste...

Comment ressaisirais-je vos fantômes épars, et comment pourrais-je donner quelques suite à ce que je raconte?
Maintenant que je pense à ce temps de ma jeunesse, je crois voir un champ plat et stérile sous un ciel orageux.
Des formes flottantes se soulèvent ça et là, puis s'effacent;
Un soupir plaintif déchire les airs; des montres grimaçants volent en rond; ils pouffent de rire et s'engouffrent.
Un cheval emporté passe comme un éclair; le vent siffle, une flèche le suit.
La nuit arrive; les pierres tremblent de froid; un voyageur perdu se couche dans la neige en pleurant.
Une ombre parait à l'horizon sur le sommet d'une montagne; elle se penche sur une cascade et glisse dans la nappe immense comme une plume légère.
Le cor retentit, des chiens aboient; des chasseurs, les bras retroussés jusqu'au coude, dépècent une biche; ils s'essuient le front; un soleil de plomb les étouffe, ils s'approchent d'une citerne pour y boire, et ils aperçoivent au fond un crocodile mort.
Silence!
Une rivière limpide coule là auprès entre des saules, Ophélia, couverte de fleurs, y flotte doucement.
Longues, maigres, fluettes, des mains s'agitent sur une table; elles coupent et donnent; elles agitent des cartes.
Des poupées mécaniques dansent autour; elles sont transparentes et vides; le vin qu'elles boivent colore leurs veines un instant, elles mangent de l'or.
Une douce musique tremble dans les feuilles; le tonnerre qui gronde la saisit et l'emporte comme un épervier affamé.
Silence, silence!
Le jour se lève, la rosée tombe, une alouette sort d'un sillon et s'en va mourir dans les cieux.
Voici un passage que j'affectionne particulièrement, il est tiré du quatrième chapitre de la seconde partie des confessions d'un enfant du siècle de Musset.
On voit combien le surréalisme est présent, palpable, mais si précurseur pour l'époque de l'auteur que celui-ci décidera de le supprimer en 1840.