Mon autre moi VIII
A ce stade du récit, il vient le moment où je vais devoir abandonner le ton impersonnel pour réinvestir le première personne du singulier même si l’exercice en sera rendu plus périlleux.
Je fus aux dire de mes parents un bébé facile à vivre.
Ma condition de fils unique m’avait permis de développer un très grand sens de l’imaginaire.
Je m’étais inventé de fidèles amis à la loyauté indéfectible.
Tour à tour je devenais un courageux cow-boy lancé à la conquête de l’ouest ou un preux chevalier prêt à sauver sa noble dame.
Je ne ressentais pas le besoin d’avoir un contact avec d’autres enfants et d’ailleurs ce manque d’expérience faisait que je vouvoyait des gosses du même age que moi, ce qui ne manquait pas de m’attirer les moqueries des autres.
Mon vrai problème était déjà ma santé qui était très fragile, j’attrapais pratiquement tout ce qui traînait et cela prenait toujours chez moi une ampleur hors du commun.
Le médecin de famille avait conseillé à ma mère de m’emmener promener au cimetière plutôt qu’au square. Selon lui, l’air y était plus sain grâce aux grands marronniers plantés en bordure le long de chaque grande travée, comme des gardiens attentifs et muets. C’est donc en ce lieu que j’appris à marcher .
Pendant que je m’amusais à garnir mon petit seau de marrons, des mères pleuraient leurs jeunes fils tombés en Algérie.
Mon age me protégeait de toute cette tristesse ambiante jusqu’au jour où malencontreusement, mes yeux tombèrent sur une des plus terrifiantes images, si terrifiante qu’elle demeure gravée dans ma tête.
Sans doute, y avait il eu des exhumations d’anciennes concessions, et là, au détour d’une allée, sur un bout de trottoir, des os étaient abandonnés au soleil.
Je me souviens d’avoir été choqué par la grandeur et la blancheur de ces pauvres restes.
Ce fut à cet instant que je pris conscience que toutes ces pierres qui m’étaient devenues si familières étaient en fait le dernier refuge de gens, morts, étrangers, mais qui ce jour là,par cette apparition soudaine reprenaient vie un court instant dans ma tête de gamin.
Ma première rencontre avec la mort…