Au phare
Je me présentais donc au phare, l'endroit le plus prisé des pêcheurs de l'époque, à marée basse.
Les places étant chères, les plus assidus réservaient ainsi leur poste et attendait patiemment l'eau en devisant sur le monde et en grillant des cigarettes.
Je n'avais rien laissé au hasard, la pêche ne s'improvise pas, mes lignes étaient neuves, les hameçons affutés et trempés dans de l'huile de sardine, astuce relevée au fil de mes lectures et qui je vous le dis tout de suite est une idiotie.
Mes trois cannes étaient disposées aux endroits que je jugeais les plus stratégiques, il ne me restait plus que le problème de mes mains.
Il n'était pas question de les mettre dans l'état lamentable qui avait résulté de mes exploits lors de la séance des vers mais on n'arrête pas facilement un pécheur aux dents longues, j'avais été acheté une paire de gants pour la vaisselle d'une marque connue, gants d'un magnifique rose…
Sans le savoir j'étais en train de bâtir solidement ma réputation dans le petit monde de la pèche amateur du Tréport, j'étais pour eux l'original aux gants roses et je ne compris que bien plus tard que les nombreuses visites que l'on me fit n'était dues qu'à une curiosité amusée des autochtones.
Ce premier jour fut une total réussite, que dis-je une victoire écrasante sur ma longue période de bredouille.
Je péchais une bonne dizaine de loches.
Que les connaisseurs ne se moquent pas, moi j'étais absolument ravi, j'avais enfin pris quelque chose.
Loche, poisson qui n'a rien de noble et que la plupart des pécheurs rejettent à la mer en maugréant.
Photo Flickr