A eux tous
Il y avait l'accordéoneux qui voulait faire danser la terre entière, même lorsque celle-ci n'en avait pas envie, il souffrait d'un cancer de la gorge et avait soutiré, je ne sais pas comment, un papier signé d'un médecin et attestant du contraire, c'était sa façon de se persuader qu'il avait encore un avenir.
Il y avait Jules qui a l'approche de ses soixante dix printemps est tombé amoureux fou de Madame Marcelle, vendeuse de moules sur le quai.
J'ai été secoué en apprenant qu'il avait été fauché durant son sommeil, c'est si triste de voir un dernier bonheur refusé…
Lionel était l'incontournable du port, il vivait dans un vieux camping car qui menaçait de rendre l'âme à chaque démarrage, il piquait le courant au poteau EDF et tentait de vivre en poursuivant son vieux fantasme, un voyage aux états unis.
Il en avait tellement rêvé qu'il avait fini par croire que c'était arrivé, j'ai passé un après midi entier à regarder des tonnes de vieilles documentations, il ne me montra aucune photo juste des prospectus, en fait, il s'était construit un peu de bonheur en changeant sa réalité. Que faire d'autre alors que de lui dire combien il avait eu de la chance et combien j'aurais aimé faire ce voyage aussi.
Je lui donnais la plus grosse partie de mes prises, nous n'avons jamais été amis mais nous nous aimions bien tout de même.
Une des personnalités les plus troublantes qu'il m'ait été donné de connaitre la bas fut celle de Michel, c'était un garçon qui hésitait entre le noir et le blanc, plus paumé que méchant il s'était pourtant forgé une mauvaise réputation en quelques mois, le jugement des autres a fini par le pousser vers la voie la plus sombre, il est mort du Sida avant sa quarantième année.
Je pourrais encore citer bien des gens, mais il est temps de clore le sujet, voilà ce que furent mes années "maritimes", on dit que nous sommes tous intimement liés au lieu de notre naissance et je suis le premier à le reconnaitre, vous savez tous combien j'aime Paris, mais peut sommes-nous aussi liés à l'endroit de notre conception, pour moi ce fut Villers-ville, alors j'appartiens aussi un peu à l'univers de la mer, à ma façon…
Un jour j'ai repris mes livres, mes cd, j'ai préféré la chaleur de l'âtre au froid des quais en un mot j'ai vieilli.
Mais je puis vous assurer que ce vieux phare envoie encore ces lumières salvatrices lorsque les flots de ma mélancolie m'éloignent trop dangereusement de la jetée de la raison.